Les 9 leçons d'#Obsweb. Innovation et journalisme.

Les 3es Entretiens du webjournalisme ont eu lieu à Metz le 29 et 30 novembre dernier. Que retenir de ces deux jours de débats et d'interventions autour de "l'innovation dans les entreprises de presse"?

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  1. Pas de retranscription millimétrée au programme, mais un retour sur ce qui, deux semaines après, me trotte suffisamment en tête pour finalement décider d'en faire un article.

    1 - "On n'innove pas, on s'adapte"

    C'est le message, simple et direct, de Johan Hufnagel, le rédacteur en chef de Slate.fr: "L'innovation journalistique sur le web n'existe pas". Un affirmation brutale à même de refroidir l'ardeur de tous les intervenants venus démontrer, avec force et passion, comment ils s'efforcent... d'innover. Johan Hufnagel poursuit en expliquant que la "vraie innovation" vient des géants du web qui, en créant Facebook, Twitter ou Google, ont produit de réelles ruptures dans notre façon de vivre, mais aussi dans notre mode de consommation de l'information.

    Et les médias, les journalistes et la presse dans tout ça? "Ils s'adaptent" ou du moins, ils tentent de survivre à la mutation du métier et à la faillite du modèle économique industriel. "S'adapter", voilà finalement un terme dans lequel je me reconnais volontiers. Mais une adaptation accompagnée d'un sentiment contradictoire: une désagréable impression de courir, jusqu'à l'essoufflement, après les "nouveaux usages" et parallèlement un enthousiasme conduisant paradoxalement à vouloir emmener d'autres journalistes dans l'aventure. S'adapter donc, mais à quoi? Aux nouveaux besoins de l'audience, aux nouvelles exigences des réseaux sociaux, aux nouvelles normes techniques (HTML5, Responsive design, SEO...), à l'appétit grandissant du marketing, à la monétisation des contenus...

    Bref, s'adapter partout et tout le temps avec pour but d'adopter d'hypothétiques "bonnes pratiques", dont on ne sait si elles répondent à des besoins hic et nunc ou à des anticipations sur "ce qui est prévu qu'il se passera peut-être bientôt".
  2. Johan Hufnagel : "l'innovation journalistique sur le web n'existe pas".mp4
  3. Revenons sur les propos de Johan Hufnagel que j'ai tout de même envie de nuancer en osant parler "d'innovation éditoriale". Une pratique qui, convenons-le, est à la base du métier de journaliste: le sacerdoce qui consiste à trouver, jour après jour, de nouveaux angles, des traitements pertinents et de nouvelles façons de raconter le monde. Finalement, la grande tape dans le dos qu'est en train de recevoir la presse a simplement remis au goût du jour la nécessité de rester créatif. Il faut à nouveau se démarquer parce que précisément la "marque" ne suffit plus à faire vendre.

    Le problème, c'est que cet enjeu ne vient pas seul, il s'accompagne de l'épée de Damoclès de la faillite et d'évolutions techniques coûteuses, complexes et chronophages.Bref, il faut s'adapter et les nouveaux outils, loin d'être des épouvantails ou des boulets, sont au contraire une chance de trouver de nouveaux langages, de nouvelles formes de storytelling. Il faut donc les apprivoiser, se les approprier, les détourner afin de les mettre au service de l'innovation éditoriale.
    En résumé: être créatif grâce à un usage disruptif et éditorial de la technologie.
  4. 2 - Quoi? La "dis-rup-tion"?
    La deuxième révélation, je la dois à Philippe Couve, journaliste et formateur, créateur de Samsa.fr : "Tous autant que nous sommes ici (amphithéâtre rempli de journalistes, d'entrepreneur, d'étudiants...), nous n'innoverons jamais ensemble, car nous nous ressemblons trop, nous sommes trop similaires par notre métier, notre parcours, nos référents sociaux culturels". Hé bien, je ne suis pas venu à Obsweb pour rien. En quelques minutes, j'ai appris que je n'innovais pas et que je n'innoverai sans doute jamais! Mais plus fondamentalement, il est ici question de "disruption".

    Autrement dit, de l'introduction d'un élément exogène dans un environnement afin de créer une rupture des habitudes, des carcans et des barrières mentales. De là est censée naître l'innovation. "Il faut casser le cadre, sortir de notre zone de confort. [...]. La disruption vient de gens qui ne se comportent pas comme les acteurs du milieu d'origine", résume Philippe Couve.La transmission de la culture de l'innovation passe donc par la confrontation d'univers et de savoir-faire différents, voire opposés. Accepter de travailler et de collaborer avec d'autres profils constitue une première étape. Les codeurs et les créateurs de jeux vidéo ont, par exemple, énormément à apporter aux journalistes. Ne parle-t-on pas de plus en plus de "gamification"? Le data journaliste n'a-t-il pas besoin de développeurs et de graphistes pour l'aider à analyser et à illustrer les données? Et Philippe Couve de conclure: "L'innovation va se faire dans un mixte entre le code, le logiciel et la politique éditoriale".
  5. Parlons-en justement, du "journalisme de données".

    3- Le data journalisme, il faut en faire! Mais au fait, comment?

    Saynète (Toute ressemblance avec des personnes...)
    Discussion dans une rédaction entre un journaliste et un chef de service.

    - Le data journalisme? Oui, bien sûr, il faut en faire... c'est bien que tu m'en parles d'ailleurs...
    - Alors, on s'organise comment? J'ai déjà repérer quelques bases de données qui pourraient être intéressantes...
    - (moue dubitative) Bah, il y a des programmes sur le web pour faire ce genre de choses... Non?
    - Tu sais, il faut surtout du temps pour que je creuse... Sans compter qu'il faudra peut-être aussi l'aide d'un codeur, d'un graphiste...
    - Ah, oui, c'est vrai. Heu..., on ne commencerait pas par un peu de dataviz...?"

    (Rideau)
  6. Bon, je ne reviendrais pas sur toutes les contre-vérités à propos du journalisme de données (les chiffres, c'est clair, ils ne mentent pas) et les idées préconçues (c'est nouveau, c'est simple...). Personnellement, j'ai bien envie de m'y mettre, j'ai même déjà essayer dans mon coin, mais je me suis très vite rendu-compte que ce n'était pas une histoire de quelques heures par-ci par-là. Sans compter qu'utiliser efficacement Excel et savoir traiter une base de données n'est vraiment pas un jeu d'enfant.
  7. Et c'est Suzanne Galy, rédactrice en chef d’Aquitaine Europe Communication, qui m'a déculpabilisé de ne pas (déjà) être un data journaliste chevronné. A travers son expérience réalisée à l’IJBA, des étudiants ont été mis aux prises avec des projets de data visualisation, sur une période d'un an. Suzanne Galy en a tiré plusieurs leçons, dont la suivante: "Le datajournalisme exige un travail collaboratif mêlant des expertises issues de nombreux domaines (cartographie, démographie, développement, statistique et graphisme). Il s'agit d'un processus compliqué à mettre en place et qui nécessite donc du temps et une organisation spécifique". En résumé, il faut s'organiser pour être efficace et décloisonner pour être créatif. Résultat? Un document reprenant les 5 étapes de la méthode. Il est bien sûr possible de mener des projets de data journalisme qui ne nécessite pas des moyens et une organisation démesurés, mais je trouve que cette expérience est assez éclairante par la réflexion menée autour du travail collaboratif sur des datas.
  8. Mais ce qui est sûr, c'est que vouloir faire du data journalisme, ça ne s'improvise pas. Par ailleurs, la plupart des rédactions n'ont plus les moyens de donner du temps aux journalistes pour qu'ils se forment, qu'ils testent, qu'ils bidouillent. Et encore moins d'embaucher trois personnes à temps plein pour un résultat qui n'est pas garanti à tous les coups. Pourtant, comme l'a dit et répété Philippe Couve: "Pour innover, il ne faut pas rester près du réacteur nucléaire, il faut pouvoir travailler en marge, avoir du temps et surtout le droit à l'échec".

    En résumé, c'est la philosophie des "labs" qui fleurissent dans tous les grands médias décidés à faire avancer quelques personnes en éclaireurs. Mais les labs sont rares car coûteux. Dans ce contexte, pourquoi donc ne pas déléguer, faire un appel à ceux qui ont le savoir-faire, à travers des partenariats par exemple. C'est le cas du Groupe l'Express qui a créé une joint-venture avec des entrepreneurs du web, comme l'explique Jean-Michel DeMarchi, rédacteur en chef adjoint à Satellinet, dans la vidéo ci-dessous. Puisque les finances des médias sont dans le rouge et que les conditions de l'innovation ne sont pas réunies, dont acte, faisons autrement plutôt que de ne rien faire.
  9. Jean-Michel de Marchi : comment les médias tentent d'innover
  10. 4 - Le "middle managment"

    Dans son exposé, David Sallinen, de Wan-Ifra, a montré à quel point l'organisation de la newsroom influe sur l'innovation. Le changement de paradigme en terme de consommation d'information doit s'accompagner d'une réforme tout aussi radicale du mode de pensée. Et ce reformatage .0 passe évidemment par la direction et le middle management, courroies ô combien sensibles entre les rouages d'une rédaction. L'autonomisation des journalistes, grâce à la maîtrise des outils de production et de diffusion de l'information, fait parfois oublier que ce n'est pas seulement à eux de créer les conditions nécessaires à l'innovation éditoriale. Résumé en cinq tweets.
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