ESPACES, TEMPS, ET DISTANCES SUR LE WEB

CONTIGUITE, CONNEXITE, SYNCHORISATION, SYNCHRONISATION

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  1. Pour Boris Beaude, “Internet relève pleinement de la géographie par ce qu’il permet en matière d’échanges dans différents domaines pour une multitude d’acteurs qui partagent le même Monde” (1). Nous établirons premièrement quelques définitions et rappels théoriques en ce qui concerne les concepts que la géographie utilise afin de penser l’espace : contiguïté, connexité, anamorphose, réseaux. Puis, nous verrons comment la géographie aborde la spatialité sur internet. Jusqu’ici, les géographes se seraient quelque peu limité à un matérialisme territorial, en approchant le web selon une logique de contiguïté. Mais Internet n’est pas un territoire, il est un réseau. Il doit être vu comme un espace réticulaire et donc pensé cette fois selon une logique de connexité. Sur Internet, nous partageons tous le même espace commun, dans des proportions inédites. Ce processus, Boris Beaude la nommé “synchorisation”. Nous verrons comment la géographie pense les liens entre l’individu et l’espace, à travers les concepts de “compétences de spatialité” et de “lutte des places”. On reviendra aussi sur la manière dont les grands acteurs du web s’approprient l’espace et à quelles dérives cela peut donner lieu, à travers l’exemple de Wikipédia. Nous verrons ensuite qu’à l’intérieur d’un réseau, les distances ne sont pas que géographique, elles sont aussi informationnelles. Qu’est ce qui nous sépare d’une information? Ces distances sont basées sur les compétences des individus, mais aussi sur les traces qu’ils laissent, traces que les algorithmes récupèrent pour classer le web selon des critères d’affinités, permettant aux grandes plateformes (Google, Facebook, Amazon, Sites de rencontres, etc…) de se faire agents de recommandation sans que l’on en est forcement pleinement conscience. Ces traces pourraient même selon Louise Merzeau être utilisées comme moyen pour les géants du web de structurer un temps commun, une synchronisation des internautes. Car synchrones, les individus seraient prévisibles. Qu’en est-il de l’utilisation des traces? En supposant que toutes ces données soient exploitables, sont-elles un outil de contrôle? Et comment les gens résistent? Dans la conclusion on essaiera de developper quelques pistes de réflexions pouvant être utiles à de nouvelles recherches.
  2. APPROCHE GEOGRAPHIQUE DE L’ESPACE, QUELQUES DEFINITIONS

    En géographie, on définit généralement le territoire comme des espaces qui sont contigus les uns aux autres, séparés par des frontières. Une zone de contiguïté peut être définie comme une zone ou deux formations sont en contact. Un groupe de maisons contiguës sont des maisons qui se touchent, qui sont voisines entre elles sans qu’il y ait d’intervalle.
    Un intervalle dans l’espace est quand à lui une distance séparant un lieu (ou un point, un objet) d’un autre.

    Par opposition à la contiguïté (deux territoires séparés par des clôtures, des frontières, qui se touchent, qui peuvent être traversés), il serait plus pertinent de penser géographiquement le web selon une logique de connexité. La logique de territoire existe sur internet mais elle ne semble plus être un paradigme suffisant. Sur la toile, le choix de la position ou des déplacements ne sont pas ceux auxquels on est soumis dans un espace territorial.
    Deux choses, deux êtres, deux territoires sont dits connexes lorsqu’ils sont en étroite relation. On parle aussi de connexité spatio-temporelles pour des personnes vivant sous le même toit, ou éloignées mais maintenant d’autres proximités.
  3. D’après Wikipédia, un objet est dit connexe s’il est fait d’un seul “morceau”. L’espace vert A est ici dit connexe. Dans le cas contraire (l’espace bleu B), chacun des morceaux est une composante connexe de l’objet étudié. Cela peut être le cas d’un archipel, dont les îles sont les composantes connexes.
  4. Une anamorphose est le passage d’une image originale à une image anamorphose. En art, on désigne ce procédé comme la construction déformée d’une image en trompe l’oeil qui se reconstitue selon un angle de vue dépendant pour le spectateur de sa position géographique, jouant sur l’illusion de relief et de réalité spatiale. Ce procédé technique est également indispensable à la télévision, ou au cinéma. L’importance croissante des réseaux de transports et de télécommunications, leurs influence sur les distances, imposent de voir l’espace différemment. Ainsi, la cartographie a du s’approprier la technique anamorphique. Celle-ci est donc utilisée par les géographes pour rendre compte par exemple de la distance entre les villes en transport ferroviaire, mesurée en fonction du temps de trajet entre celles-ci. Car en TGV, Marseille est plus proche de Paris que ne l’est Périgueux, bien que la réalité géographique soit tout autre.
  5. Un réseau peut être défini simplement comme un ensemble de points reliés entre eux par des lignes (ou arrêtes). Dans les sociétés contemporaines, le réseau a tendance à se complexifier. Cela exige des compétences nouvelles pour l’internaute qui doit faire le tri. Contrairement à l’organisation de nos sociétés, pyramidale, le réseau est moins hiérarchique, ce qui a entre autres l’effet de perturber les relations sociales (ex : le rapport Prof/ Elève pourrait être amené à devenir moins vertical, les deux évoluant désormais dans un réseau d’informations et de compétences). La société en réseau modifie l’espace et le temps, favorise autant l’intelligence collective que l’exclusion. (2)
  6. INTERNET COMME ESPACE


    Internet est un espace certes virtuel, les médiations y sont immatérielles, cependant, tout ce qui s’y passe a de réelles conséquences, des conséquences dans et sur le réel. Il importe de s’y intéresser en tant qu’espace. Comment aborder en géographie la spatialité d’internet ?
    Quand on observe les cartes en anamorphose, on observe la séparation nette entre deux territoires, les frontières entre les états, on reste dans une logique de contiguïté, on maintient le matérialisme territorial. Mais observe t’on ce principe de séparation sur internet, si l’on tente d’établir sa cartographie? Y a t’il, par exemple, une séparation nette entre Youtube et Facebook? On voit bien qu’il y a sans arrêt des vidéos Youtube sur Facebook. Si youtube et Facebook reste pour autant des entreprises distinctes, chacun intègre l’autre dans sa plateforme. Internet ne contient pas de territoires séparés par des frontières identifiables, les sites sont reliés entre eux. Internet n’est pas un territoire, c’est un réseau. Il obéit à une logique de spatialité réticulaire (réticulaire désignant tout ce qui a trait aux réseaux). On oppose à la logique de contiguïté des lieux territoriaux la logique de connexité des lieux réticulaires.
    On pourrait toutefois se demander si sur internet, les réseaux ne deviennent pas finalement territoriaux. La notion de territoire et d’état-nation reste présente sur le net : les législations diffèrent selon les états. par exemple, Google n’était pas présent en Chine il y a peu. Internet ne nous débarrasse pas de nos frontières géographiques, de nos singularités culturelles ou de nos différences linguistiques.
  7. Mais, d’après Boris Beaude, “l’Étatnation est en effet l’espace légitime du politique, mais l’espace des pratiques n’est pas celui-ci” (3). Ainsi, si l’on ne substitue pas non plus la logique de territoire à celle de réseau, il est possible qu’il soit plus pertinent d’observer internet par le biais d’une logique de connexité, détachée du matérialisme territorial, puisqu’elle est plus à même de fournir une analyse du web en tant qu’espace réticulaire. Une telle approche devrait pouvoir fournir une analyse plus poussée de phénomènes (pratiques des internautes, usages, etc…) jusqu’alors peu “lisibles”.
  8. Sur internet, nous partageons un temps commun, la synchronisation (nous y reviendront), mais aussi un espace commun de plus en plus étendu, la synchorisation, “processus croisant par lequel l’humanité partage un espace commun de plus en plus étendu” (4). Cette notion est très importante car “le lieu est intimement tributaire des pratiques qui y prennent place.”(5)
  9. L’espace et le temps étaient définis par Leibniz comme respectivement « l’ordre des Coexistences et des Existences successives ». C’est pourquoi, selon Boris Beaude,“en créant Internet, nous avons profondément changé l’espace, mais aussi la société. En changeant les virtualités de la coexistence, ce sont les sociétés qui ont été affectées dans ce qu’elles ont de plus intime : l’interaction sociale dont elles sont la manifestation.”(6). Internet a profondément changé nos sociétés en agissant sur l’espace et sur la temporalité au sein de celles-ci, étant lui même un espace-temps à part.
    “Tout espace engage effectivement des régulations, des effets et des valeurs individuelles et collectives”.(7) A la lutte des classes s’ajoute une "lutte des places" (Lussault, 2009).
    L’occupation de l’espace est pour les acteurs un enjeu fondamental car aussi bien identitaire que de pouvoir. On peut déduire d’un individu sa situation de sa situation spatiale (ou vit-il, ou va t’il?). L’occupation d’un espace fait l’objet d’une lutte entre individus ou groupes d’individus (on pourrait parler d’équipes) qui ont un usage différent de celui-ci.
    L’espace est compartimenté, et les lieux forcement symboliques (Lussault prend l’exemple d’un affrontement dans un lycée d’une petite ville Louisiane entre des écoliers blancs et des écoliers noirs pour l’occupation d’une place à l’ombre d’un arbre qui dégénéra en crise nationale.) La société se structure spatialement autour des notions de regroupements et de séparation. Cela implique l’idée d’une lutte des places. Evidemment, la lutte des places ne s’est pas substitué à la lutte des classes, mais l’observation de ce point de vue permettrait d’appréhender de nouveaux rapports sociaux et de nouveaux groupes en opposition. La sécurisation et la privatisation de l’espace, qui est est aussi segmenté en fonction de ces processus, sont des enjeux déterminants, aussi bien dans le réel que dans le virtuel.

    Cette lutte souligne “non seulement l’importance de l’espace comme dimension fondamentale de toute société, mais aussi les habiletés à en faire un usage qui convient et à y trouver sa place.”(8). Dans l’espace, les êtres humains cherchent toujours à se placer, dans le but de maitriser leurs actes et ce qu’ils comptent en obtenir. Cette maitrise spatiale, fondée sur des systèmes normatifs, suppose pour Lussault six compétences (Lussault, 2007) :
  10. 1- “Une compétence métrique”, soit la maitrise de la distance (rapprochements, distanciations) par rapport aux “autres réalités sociales”, à ce qui l’entoure. “Une grande part de l’énergie des individus en société est consommée dans la régulation de la distance”.(9)
    2- “Une compétence d’emplacement”, découlant de la maîtrise de la compétence métrique. Celle-ci consiste en une maitrise de la place que l’on donne à ses différentes réalités sociales (le soi, les autres, les objets). C’est notre place qui est remise en cause lorsque nous sommes “spatialement” offensé, c’est à dire lorsque nous ressentons par exemple une intrusion (on ne contrôle plus les distances) ou une exclusion (on pense être “exclu d’un espace ou l’on estime avoir quelque droit”)
    3- “Une compétence de parcours”, il s’agit de la maitrise des individus lorsqu’il s’agit de tracer un itinéraire et le parcourir.
    4- “Une compétence de franchissement”, qui est “l’ensemble des techniques et habitudes que nous avons acquises et qui permettent à tout un chacun de franchir (ou de tenter de franchir) (…) les limites de toutes sortes qui désormais ponctuent nos vies quotidiennes.”

    5- “Une compétence de découpage et de délimitation” de l’espace. Une telle maitrise permettrait de savoir “ou l’on met les pieds”.
    6- “Une compétence scalaire”. qui est notre bonne compréhension de la taille d’un espace, qui va indubitablement influer sur notre perception ou notre ressenti. Par exemple, les paysages de l’ouest Américain nous séduisent car ils paraissent immenses, tandis que “les ruelles d’un petit village attirent par leur rassurante petitesse”.

    Bien sûr, ces compétences appartiennent à nos routines, sont intériorisées et ne nous parviennent quasi jamais à l’état d’aperception. Si comme l’écrivait Korzibski, la carte “n’est pas le territoire”, elle est en partie déterminée par l’espace.

    Si internet est un espace, il faut s’intéresser à ceux qui le construisent. Une plateforme comme Wikipedia par exemple maitrise très bien ces compétences. Structure déhierarchisée, appliquant le modèle du catopticon (tout le monde peut se voir et partager son point de vue), favorisant l’anonymat et jugeant donc la contribution avant l’individu, libre et débarrassé de la publicité, Wikipedia fascine en tant qu’expérience sociale. Pour Beaude, “Après le succès de la démocratie, Wikipédia constitue en effet l’une des expériences sociales les plus fascinantes, dont l’intensité engage à en apprécier le potentiel, mais aussi les faiblesses. L’une comme l’autre participe en effet d’une même confiance en l’individu, dont l’exercice exige une architecture de l’action et de la confiance particulièrement délicate.”(10)
    Car, en privilégiant désormais la qualité à la quantité, Wikipedia a vu son dispositif évoluer vers une organisation plus conventionnelle. Le nombre de contributeurs actifs a baissé tandis que le nombre de visiteurs à augmenter. A partir de là, ce n'est plus l'amateurisme, mais le professionnalisme (maitrise des normes, des pratiques, des sociabilités) qui peut détourner le dispositif à son avantage. Le non respect des règles est sanctionné, l’expertise prime désormais, et les critères de recevabilité des articles sont beaucoup plus nombreux. Certains acteurs ne peuvent plus participer à ce système. Néanmoins, pour Beaude, “Wikipédia semble résister à des assauts de plus en plus subtils, en se transformant à la mesure de ses nouvelles vulnérabilités. Ce processus, engagé depuis le début, constitue un modèle de sciences politiques et sociales, dont la société gagnerait peut-être à s’inspirer plus globalement.”(11)
    Plus généralement, de par son fonctionnement et peut être son idéologie, on pourrait dire des accomplissements de Wikipedia qu’ils symbolisent aujourd’hui le début d’une possible alternative, celle des biens communs, en opposition à un capitalisme actuel générant toujours plus d’inégalités. "La démocratie, mais aussi la science, ont certainement beaucoup à apprendre de ce qui semble être la manifestation contemporaine la plus éminente des valeurs de l’humanisme. Wikipédia est en effet le lieu d’une expérience politique inédite, dont l’intensité et l’ouverture engagent à considérer avec beaucoup d’attention les valeurs et les normes qui s’y déploient. Wikipedia est un lieu qui permet la collaboration d’un nombre considérable d’individus sans a priori de leur légitimité et de leur compétence. Un tel lieu n’était pas possible il y a à peine une trentaine d’années. Or, cette spatialité spécifique recompose profondément la régulation de l’espace. Elle constitue un exemple significatif du potentiel des individus à organiser ensemble l’avenir d’un bien commun. Ce que Wikipédia parvient à réaliser sur des sujets parmi les plus sensibles, comment pourrions-nous le transposer à d’autres enjeux de société qui exigent sensiblement les mêmes qualités d’ouverture et de mobilisation ?" (12)
  11. LA DISTANCE SUR INTERNET

    Internet est une utopie. Il symbolise les vertus du réseau (L’utopie des réseaux (voir Saint-Simon, Wiener), c’est la liberté individuelle, d’expression, la fin du totalitarisme, la libération de toute entrave à la circulation, la lutte contre l’entropie) et l’abolition des distances (clôtures, espaces, frontières linguistiques, sociales). D’un point de vue géographique, ça reste très relatif. Mais il existe aussi d’autres distances, les distances informationnelles.
  12. Dans une population, les probabilités pour que deux personnes se parlent sont distribuées inégalement. Bernhard Rieder a défini la distance informationnelle sur internet comme le nombre de clics entre un utilisateur et une information. “La probabilité qu’un utilisateur croise une unité d’information particulière en naviguant sur le web peut être appelée distance informationnelle” (13). Google, comme moteur de recherche, structure les probabilités. Les compétences des utilisateurs, la structure du graphe (le web traité comme un ensemble de liens), les algorithmes de classement et les informations dans les documents définissent ensemble les distances informationnelles. C’est ce qui nous sépare d’une information.
    Notre sphère de proximité et les dispositifs de médiations se font agents de recommandation. Amazon conseille par exemple à ses clients des livres en fonction de ceux qu’ils ont déjà acheté. A ces visiteurs, il recommande d’autres ouvrages analogues à ceux consultés sur la base du fameux du fameux “Les clients ayant acheté cet article ont également acheté”. Les critères d’affinité sont aussi pris en compte chez certains sites de rencontre. Selon le principe du “matchmaking”, l’algorithme recommande d’autres membres à l’utilisateur sur la base de ses traits de caractère. D’après Rieder, ”dans le monde hors ligne, les structures d’opportunité pour trouver un partenaire sexuel ou conjugal sont d’emblée encadrées par toute une série de distances, physiques et sociales. Avec une plateforme en ligne par contre le « marché » est en principe sans limites ; vous pouvez accéder à des millions de profils dans des dizaines de pays. (…) Des études empiriques de grande taille (Skopek et al., 2010) confirment la tendance à l’homophilie (« qui se ressemble s’assemble »)”. (14)
    Cette recommandation basée sur les critères d’affinité se base sur le traçage : “Volontairement ou non, les pratiques des usagers produisent des traces dont le traitement algorithmique risque d’avoir des conséquences pour leurs opportunités informationnelles et sociales, c’est-à-dire pour les contenus qu’ils trouvent et les contacts qu’ils établissent. (…) Nous baignons dans un milieu où la sélection des informations que nous consommons et des personnes avec qui nous interagissons est aussi le produit d’un traitement algorithmique orienté de représentations sélectives de nos gestes, nos idées et nos valeurs.”(15) Les dispositifs de médiations filtrent, orientent, trient, ils opèrent une sélection qui nous oriente vers une information. Par leurs algorithmes, les dispositifs modifient les distances cartésiennes en se basant sur les distances métaphoriques qu’elles ont pu observer. Les usages sont encadrés et même régis par les algorithmes des dispositifs de médiation. Ils finissent par recréer dans le virtuel les distances préexistantes dans le réel.

    Bien sûr, l’importance de la technique dans les usages doit être relativisée : “maints facteurs entrent en jeu, notamment le niveau de connaissance de l’usager et la disponibilité de chemins alternatifs qui pourraient passer par le travail éditorial ou le « bouche-à-oreille »." (16) Mais le traçage, cette sélection opérée par les dispositifs de médiations est basée sur la collection d’information relative à nos vies quotidiennes de citoyens, d’employés, ou de consommateurs. On cherche à prévoir notre réception, nos comportements, nos goûts. Ce traçage qui structure l'espace, représente la réalité, intervient sur celle-ci, est lui-même difficilement traçable. Son contrôle démocratique n’est pas assuré. Est-il un outil d’encadrement, de contrôle, de surveillance?

    Il y aurait Pour Rieder deux façons de penser ce problèmes, articulées toutes deux autour des travaux de Michel Foucault. Une première approche “Surveiller et punir”, ou le traçage serait un outil de surveillance permettant de “contrôler et de coordonner l’accès des individus aux biens et services”. Il permettrait aussi aux administrations publiques et privées et de trier “le client fiable de la faille potentielle et le citoyen honnête du perturbateur.” (17) Ici il s’agirait donc d’exclure et de normaliser.
  13. Dans la deuxième approche, basée sur les cours sur la sécurité donnés par Foucault au collège de France, il ne s’agit plus de surveiller les individus mais de veiller sur eux afin de “garantir le fonctionnement” des espaces en lignes.

    “Ce concept (de sécurité) s’intègre dans l’interrogation sur la « gouvernementalité », la « manière dont on conduit la conduite des hommes », que Foucault développe en articulation avec une analyse du libéralisme contemporain. Celui-ci serait surtout caractérisé par l’instauration du marché6 comme lieu de vérité où le libre jeu de forces produit le « juste prix », le « vrai prix ». Le « bon art de gouverner » consisterait donc à sauvegarder contre les interventions externes (l’État) et les concentrations internes (le monopole). La sécurité comme mécanisme de pouvoir va alors moins viser le comportement des individus, comme l’avait fait la discipline, mais plutôt veiller sur le paramétrage d’une entité abstraite corrélative au marché, la population. (…)Le régime de sécurité n’est pas un mécanisme disciplinaire qui vise la modélisation d’une société selon une vérité universelle, qu’elle soit spirituelle ou morale ; c’est un mécanisme de gouvernance qui cherche à connaître et à organiser la société par l’agrégation et l’analyse d’une infinité de microdécisions prises par sa population. Au lieu de discriminer et de trier, l’enjeu consiste à gouverner les sujets à travers leur liberté en tant qu’acteurs dans un marché généralisé.”(18)

    Pour Boris Beaude, la maitrise de l’espace internet par les grandes plateformes telles que Facebook ou Youtube posent d’autres questions quand au découpage qu’ils en font : ”Par exemple, la façon dont Facebook et Twitter sont en train de privatiser les modes d’échanges interpersonnels est préoccupante. Il faut avoir conscience que ces plates-formes ont mis en place des protocoles propriétaires, qu’ils cloisonnent Internet, et qu’ils s’approprient ce que les gens produisent.”(19)
    Ces entreprises se trouvent à une place “qu’on n’autoriserait jamais territorialement, si une entreprise avait par exemple le monopole des transports dans le monde... Dans le cas d’Internet c’est encore pire, car les entreprises ne sont pas transparentes sur ce qu’elles contrôlent, sur leurs dispositifs ; par ailleurs, il s’agit souvent de la vie privée des gens, autrement dit de choses qui, pour une large part, étaient protégées (…) ces acteurs ont une place centrale, ils concentrent l’essentiel de l’espace proposé aux annonceurs. Tout cela est finalement très spatial : ils vendent de la visibilité, ils vendent de l’espace. Cela relève d’une économie qui est assez conventionnelle, mais dans des proportions inédites.”(20)
  14. SYNCHRONISATION ET DISTRACTION

    La télévision était avant tout une horloge sociale. Dans le temps partagé, il était 20h pour une très large communauté, synchrone. Par sa programmation, elle structurait un temps commun. Avec internet, cette synchronisation s’est certainement complexifiée.
    Et si l’algorithme pouvait aussi gérer notre temps? Tout est désormais mesurable, l’un des enjeu de l’avenir est pour l’humain d’éviter que son temps ne soit lui même géré par les grandes industries, ou de devenir pour elles trop prévisible comme l’explique Louise Merzeau :“puisque tout est désormais mesurable, laissons aux algorithmes le soin de donner la (bonne) mesure – celle de nos repas, de nos repos, de nos maux, de nos émois.(…) Caler nos heures de sommeil, de marche ou de consommation sur des normes d’hygiène, d’économie ou de productivité. Donc en permettre une gestion globale et unilatérale, à distance. Des télécommunications à l’énergie en passant par la santé, les assurances ou l’administration, il n’est pas un secteur qui n’aspire à détenir ainsi la clé de nos agendas. (…) Car, pour l’industrie de l’attention, connaître dans l’instant les moindres gestes du consommateur comme du citoyen, c’est anticiper ce qu’il consommera ou plébiscitera demain. On comprend dès lors que la vitesse n’était qu’un subterfuge : le but n’est pas d’accélérer, mais bien de figer l’incertitude du temps humain en états précalculables, permettant de prévoir les comportements.” (21)
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