Webinaire "Neutralité du Net, Economie de l'attention et Biens communs"

Quelques indications pour inviter à l'échange

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  1. L'objet de ce séminaire sera d'explorer et de discuter les relations entre les notions de Neutralité du Net, d'Economie de l'attention et de Biens communs.

    La thèse défendue sera la suivante :

    1° Les atteintes à la Neutralité du net menacent Internet conçu comme un bien commun.

    2° Ces atteintes principalement sont le fait d'acteurs qui cherchent à instrumentaliser à leur profit les mécanismes de l'économie de l'attention.

    3° Un grand nombre de ces atteintes se font sous couvert de l'objectif de protection de la propriété intellectuelle.

    4° Un des moyens de protéger la neutralité du net consiste à constituer e à défendre des biens communs de la connaissance.

    1) Les atteintes à la Neutralité du net menacent Internet conçu comme un bien commun


    Pour une première approche de la notion  de biens communs, à travers les travaux d'Elinor Ostrom, cet article d'Hervé Le Crosnier, qui fait en outre le lien entre la neutralité du net et l'internet conçu comme un bien commun.
  2. Réseau universitaire, construit en dehors des systèmes informatiques privés qui s’imposaient dans les années 1980, réseau dont les protocoles et les règles de normalisation sont débattus ouvertement par tous les ingénieurs concernés, l’internet apparaît vite comme un « nouveau commun ». Les acteurs ayant construit ce réseau, et qui en sont également les premiers utilisateurs, vont longtemps défendre son ouverture, son expansion pour tous et sa neutralité, au sens d’un réseau qui ne juge pas les contenus ou les protocoles, mais transmet au mieux tous les messages informatiques."

    Ce caractère de bien commun d'Internet tient au régime de propriété très particulier qui s'applique à Internet conçu comme un tout. Même si certains constituants essentiels au fonctionnement d'Internet sont appropriés, personne ne peut réclamer de propriété sur Internet dans sa globalité :
  3. Citation de cet article :

    "So who actually owns the Internet?

    There are two answers to this question:

    1) Nobody

    2) Lots of people

    If you think of the Internet as a unified, single entity, then no one owns it. There are organizations that determine the Internet's structure and how it works, but they don't have any ownership over the Internet itself. No government can lay claim to owning the Internet, nor can any company. The Internet is like the telephone system -- no one owns the whole thing.


    From another point of view, thousands of people and organizations own the Internet. The Internet consists of lots of different bits and pieces, each of which has an owner. Some of these owners can control the quality and level of access you have to the Internet. They might not own the entire system, but they can impact your Internet experience.
    "

  4. La neutralité du net constitue dès lors le principe essentiel qui préserve la nature de bien commun d'Internet. Il s'oppose justement à ce que l'un des propriétaires des composantes d'internet ne porte atteinte à l'ouverture du tout :
  5. Le web tel que conçu ensuite sur ces mêmes principes par Tim Berners Lee présente aussi les caractéristiques d'une plateforme ouverte. Développé à partir de standards ouverts, il peut être considéré lui aussi comme un bien commun :
  6. Les choses auraient d'ailleurs été radicalement différentes si Tim Berners-Lee avait fait le choix de breveter son invention :
  7. Les atteintes à la neutralité du net et à l'ouverture du web peuvent s'analyser comme des "enclosures", un des concepts fondamentaux de la théorie des biens communs. Tout comme les biens communs de la nature, les biens communs numériques peuvent faire l'objet d'enclosures (Hervé le Crosnier) :

    "Comme pour les communs naturels, les communs numériques, même s’il apparaissent reproductibles à l’infini pour un coût marginal tendant vers zéro, sont confrontés à des risques de pollution et de dégradation et à des stratégies d’enclosure. La principale d’entre elles étant l’extension rapide et tous azimuts de la « propriété intellectuelle » que le juriste James Boyle qualifie en 2004 de "second mouvement des enclosures"

    Dans l'environnement numérique, les enclosures peuvent prendre des formes très différentes, comme l'explique Silvère Mercier dans ce billet consacré aux enclosures informationnelles :
  8. Enclosure des données, d'accès, de temps, géographique, publicitaire, communautaire, technique, juridique, écosystémique.
  9. Cette multiplication des enclosures informationelles remettent en question l'internet libre, tel qu'il avait été conçu à l'origine, avec le risque de transformer cette plateforme ouverte, indispensable à l'exercice des libertés fondamentales, en un "minitel 2.0". 
  10. Pour protéger la neutralité du net, plusieurs pays ont légiféré afin d'inscrire ce principe dans la loi : Pays-Bas, Slovénie, Pérou, Chili. L'administration Obama a longtemps tergiversé avant de reculer devant ce projet et la Commission européenne a envoyé récemment des signaux inquiétants.
  11. 2) Ces atteintes à la neutralité du Net sont le fait d'acteurs qui cherchent à instrumentaliser à leur profit les mécanismes de l'économie de l'attention.


    L'économie de l'attention est un mécanisme fondamental pour la compréhension de l'évolution d'Internet et un des effets induits par l'ouverture d'internet comme plateforme. La multiplication exponentielle des contenus a contribué à renverser la conception de la valeur pour faire de l'attention, devenue rare face à l'abondance des contenus, la vraie source de la valeur aujourd'hui.
  12. Au-delà des atteintes "classiques" à la neutralité du net, qui étaient essentiellement le fait des fournisseurs d'accès à internet, de nouveaux acteurs manoeuvrent pour ériger des enclosures attentionnelles, afin d'instrumentaliser les rouages de l'économie de l'attention à leur profit. Ils captent la valeur notamment par le biais de l'exploitation des contenus et des données personnelles des internautes, à travers la publicité en ligne et la vente de contenus au sein d'environnements fermés.
  13. Comme l'explique Olivier Ertzscheid, ces stratégies des Google, Apple, Facebook, Amazon et autres représentants du nouveau capitalisme "nétarchique" conduisent davantage qu'à des atteintes à la neutralité du net à une forme de neutralisation du web :

    "Du point de vue des grandes firmes de l’accès, la question de la neutralité est d’abord celle de la possibilité  - que nous leur laissons ou qu’elles s’accordent - de neutraliser tout ou partie des contenus du  web. Elles en avaient la capacité elles en ont désormais la nécessité et le besoin ( "capitalisme linguistique").
    Ces stratégies de "neutralisation" sont d’autant plus fortes que les firment en question sont fermées (ou phagocytent des externalités), et propriétaires du service ou ont une "délégation" totale sur les contenus (YouTube)
    Cette neutralisation implique de maintenir chez les internautes une opacité maximale sur les stratégies de guidance des requêtes (adressage) et de collecte des données (publicité) ainsi qu’un contrôle optimal sur les interactions en ligne."


    L'affaire du Free Adgate a donné récemment un exemple frappant de cette guerre de l'attention se traduisant par la neutralisation des contenus par un acteur pour faire pression sur un autre. Le fournisseur d'accès Internet Free met en place un système d'opt-out pour bloquer les publicités en ligne à partir de la box fournie à ses utilisateurs. Le but est d'atteindre Google comme régie publicitaire afin de le contraindre à financer une partie de l'infrastructure développée par le FAI, fortement impactée en terme de bande passante par le service Youtube, possédé par le même Google. Pour beaucoup d'observateurs, ces comprtements relèvent d'une forme d'atteinte à la neutralité du net :
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