Appropriabilité des pratiques culturelles et de l'information journalistique par les "amateurs"

Intervention d'André Gunthert du 06 Février 2014 à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense dans le cadre du webinaire axé sur les Biens Communs Numériques

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  1. Présentation de l'intervenant : André Gunthert
    Etudiants référents : Zeina Ghadboune, Agathe Lebreton, Vincent Baudry

  2. Né en 1961, André Gunthert est  enseignant-chercheur, spécialiste des cultures visuelles et des cultures  numériques. Maître de conférences à l’Ecole des hautes études en  sciences sociales (EHESS), il dirige le Laboratoire d'histoire visuelle  contemporaine (Lhivic). Il a fondé en 1996 la première revue scientifique francophone consacrée à l'histoire de la photographieEtudes photographiques, puis en 2009 le média scientifique collaboratif Culture Visuelle. Il publie régulièrement ses travaux récents sur le blog L'Atelier des icônes.
        
    André Gunthert est diplômé en lettres classiques et modernes, histoire et histoire de l’art des universités Marc-Bloch (Strasbourg  II), la Sorbonne-nouvelle (Paris III), Georg-August (Göttingen) et de  l’EHESS, où il consacre sa thèse de doctorat à l'histoire de l'instantanéité en photographie, sous la direction de †Louis Marin puis de Hubert Damisch.
    Associé au sauvetage et au redressement de la plus ancienne  association de photographes, la Société française de photographie, il y  occupe les fonctions de secrétaire général (1993-2005). Il en relance le  Bulletin dès 1994 puis crée en 1996 la revue Etudes photographiques, qu'il dirige jusqu'en 2008.
    De 1989 à 2001, il enseigne l’histoire de la photographie aux  universités de Paris VIII, Paris III, à l’Ecole nationale de la  photographie d’Arles et à l’université de Mannheim. Elu en 2001 à  l’EHESS, il y crée en 2005 le Laboratoire d’histoire visuelle  contemporaine (Lhivic).
    Auteur de nombreux articles et ouvrages consacrés à l’histoire des pratiques de l’image, il a notamment publié L'Instant rêvé. Albert Londe (Chambon, 1993) et dirigé avec Michel Poivert L'Art de la photographie aux éditions Citadelles-Mazenod (2007, prix de l'académie des Beaux-Arts).
    Il crée en 2003 la liste de discussion spécialisée Photohist, en 2005 le premier blog consacré aux études visuelles, Actualités de la recherche en histoire visuelle, en 2009 le média scientifique collaboratif Culture Visuelle.


    Valérie Jeanne Perrier

    Valérie Jeanne-Perrier enseigne la sociologie des médias et la sociologie des organisations. Ses interventions portent sur les mutations professionnelles et éditoriales liées à l'utilisation des outils informatisés comme sources et ressources d'écriture, de structuration de la production de l'information et du travail. Ses travaux débouchent sur des dimensions sociologiques individuelles: 

    Dans quelle mesure les individus sont-ils conduits à travailler sur eux-mêmes, à se produire « au travail » au travers de la mobilisation de dispositifs de médiation et d'écriture, à se constituer des portefeuilles d'identités ?

    Diplômée de l’IUT de Tours en journalisme, Valérie Jeanne-Perrier a poursuivi un cursus en sciences politiques (Sciences-Po Lyon) et en sciences de l’information et de la communication (Université Paris Sorbonne). Après avoir accompagné le développement du département Ressources Humaines du CELSA autour de l’intégration, dans les maquettes des masters 2, la question de l’usage des outils informatisés dans les pratiques de communication des fonctions supports, elle a rejoint l’école de journalisme et ses cursus de formations initiale et continue. Elle a participé à l’ouverture de la modalité de l’apprentissage « journalisme et innovation ».


  3. Définition :
       La circulation des produits culturelles est contrôlée, réglée tandis que les pratiques numériques ont cette faculté nouvelle et inédite (être dématérialisé) qui favorise leur "appropriation" et leur "remixabilité" par les amateurs en dehors de tout cadre juridique et commercial.
    Pour remédier à cette perte de contrôle des industries culturelles sur ces contenus se diffusant fluidement sur la toile, les mènent à chercher à "encloser" les divers pans de la culture qui leur échappent (ex: Fanfiction et Amazon Kindle Words).

    Le paradigme dans lequel la société culturelle actuelle (cette société post-industrielle) s'inscrit, ce diktat de l'économie de l'attention, fonde l'idée suivante : pour qu'un produit marche, il doit être appropriable. Le caractère appropriable ou non d'un objet culturel détermine sa viabilité dans le numérique. 

    L'appropriation d'un bien par l'amateur permet sa compréhension de ce bien. La notion d'appropriation englobe les formes légales de transfert de propriété (acquisition, don, leg) et les formes à la légalité douteuse (plagiat, mashup, remix). Ce phénomène reste un enjeu majeur d'internet. 

    La "mythologie des amateurs", comme la nomme André Gunthert, prend naissance à partir d'un constat de deux mouvements corollaires : 

    -Une baisse notable de la consommation des médias traditionnels
    -La croissance corollaire de la consultation des supports en ligne

    De ce constat émane l'idée que les pratiques amateurs parviendraient peut-être à concurrencer les industries culturelles. Qu'en est-il aujourd'hui ?
    Il y a l'idée que  " la production naïve des amateurs est capable de susciter un intérêt comparable ou supérieur aux productions professionnelles".
    La notion même d'amateur est à remettre en cause de par l'essence même de son existence, c'est-à-dire, simplement d'être en opposition avec le notion de professionnel. On peut être porté à croire que les industries culturelles auraient intérêt à maintenir cette distinction. Qu'en est-il réellement ? 

    Jusqu'en 2000, les contenus générés par les amateurs "n’ont pas révolutionné les industries culturelles ni créé une offre alternative durable". Que peut-on en dire à présent ? 

    Ces questionnements nous amènent à nous interroger sur la position et le rôle de l'amateur dans l'espace culturel contemporain et finalement de savoir : 

    Dans quelle mesure l'appropriabilité des pratiques culturelles et de l'information journalistique contemporain remet en cause les pratiques connues et étudiées jusqu'alors mais surtout met au centre de nos études, le concept même d'amateur ?

    Dans le cadre de cette étude, nous questionnerons d'abord les notions d'appropriation et d'appropriabilité (I), nous nous pencherons par la suite sur la notion d'amateur (II) avant de développer les différentes techniques d'appropriations observables et observées (III) pour terminer sur une question ouverte et encore débattue qu'est celle des enjeux de ces appropriations ( IV). 


    Bibliographie :

    Gunthert A, "Une nouvelle intelligence de l'image", Etudes photographiques, mis en ligne 19 décembre 2006 
    Gunthert A, "L'image partagée : Comment Internet a changé l'économie des images", Etudes photographiques, 24 novembre 2009
    Gunthert A, "L'iconographie mystère" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 5 juillet 2012
    Gunthert A, "Le mur des visages du Washington Mall", Vingtième Siècle, n°51, juillet-septembre 1996, pp. 155-157
    Gunthert A, "On a rétréci le web" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 26 septembre 2013
    Gunthert A, "Génération YouTube" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 13 octobre 2012
    Gunthert A, "Sois fan et tais-toi" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 1 mai 2011
    Gunthert A, "La photo au musée, ou l'appropriation" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 18 Février 2011
    Gunthert A, "Qu'est-ce que la prosécogénie?" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 17 mars 2012
    Gunthert A, "Le blogging académique : entre art et science" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 14 octobre 2013
    Gunthert A, "Le crépuscule du détournement" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 25 octobre 2013
    Gunthert A, "Ne parlons plus des amateurs" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 25 septembre 2013
    Gunthert A, "La culture du partage ou la revanche des foules" mis en ligne sur culturevisuelle.org, 4 mai 2013
    Podcast André Gunthert “La fabrique du désir. Naissance des industries culturelles” (audio), L’Atelier des icônes, 24 octobre 2009
    Les pigistes d'ArCynerJ, "Journalisme participatif et citoyen : Quelles différences ?" mis en ligne sur arcynerj.fr, 22 Octobre 2013
    Maurel L, " Cachez ce mashup que je ne saurais voir..." mis en ligne sur scinfolex.com, le 28 Août 2013


    Outils numériques utilisés dans la préparation de cette intervention  :


  4. I-Appropriation et Appropriabilité 


    Selon Serge Proulx, l'appropriation suppose la réunion de trois conditions : 

    La première est une "maîtrise cognitive et technique minimale de l'objet ou du dispositif technique". 

    La deuxième est "l'intégration sociale significative de l'usage de cette technologie dans la vie quotidienne" de l'individu. 

    La dernière consiste en la "possibilité que l'usage de l'objet technique fasse émerger de la nouveauté dans la vie de l'usager" (article supra).


    L'appropriabilité est un néologisme créé par André Gunthert désignant le caractère ou non appropriable des objets culturels mis en cause. 


    L'appropriabilité est un critère des biens culturels qui n'ont de l'intérêt que parce qu'ils sont partageables. 


    -Appropriation matérielle et immatérielle

    Gunthert distingue l'appropriation immatérielles ou symboliques  (Gunthert y intègre la cognition, la citation et la collecte de souvenirs et de photographies) et l'appropriation matérielle ou opératoire (Gunthert définit cela comme le fait de mobiliser tout ou partie des facultés que confère sa propriété effective). 

    Si l'appropriation immatérielle ne présuppose aucun transfert de propriété, l'appropriation opératoire (concernant l'usage et la modification d'un bien) peut poser des problèmes juridiques particuliers. 


    -Culture de l'appropriation

    Selon Gunthert, "l'appropriation est le ressort d'une culture formé par l'ensemble des pratiques et des biens reconnus par une génération comme constitutive de leur identité". 

    La culture de l'appropriation est inscrite dans la culture dominante .

    Et est acquise aux jeunes générations. 

    La valeur de l’objet dépendra de son appropriation sur le plan technique (disponibilité en ligne et possibilité d’une rediffusion ou d’une copie), juridique (pas de mise en danger du rediffuseur), stylistique (capacité à générer l’attention, facilité à imiter ou à transposer, comique, rapport à l’actualité, etc.). 

    Un aspect de l'appropriation est souligné par Gunthert relatif à la transposition des contenus par la performance individuelle. Ce qui fonde le succès d'objet culturel comme le "Allo, non mais Allo quoi" de Nabilla c'est le fait que les individus puissent l'imiter, le reprendre.  



    II- Les Amateurs


    -Définition

    Le dictionnaire propose deux définitions contradictoires du mot "amateur": le premier sens est "celui qui aime", le second sens oppose l'amateur au professionnel.

    Cette notion d'amateur se diffuse en France dans la deuxième moitié du XVIIe siècle pour indiquer une connaissance spécialisée d'un domaine ou une activité de loisir.  

    Au cours du XIXe siècle, c'est un aspect fortement dévalorisant du terme amateur que l'essor du capitalisme et une inversion de la perception des statuts de classe nous proposent. Contrairement au professionnel qui est considéré comme un spécialiste, l'amateur est incompétent. 

    "L’histoire du mot “amateur” est le processus d’une inversion de légitimité"-Gunthert.

    La nouvelle donne de l'économie numérique avec cette dimension de la culture de partage a permis de réhabiliter cette notion en lui concédant une approche plus positive. Aujourd'hui, Gunthert considère que l'amateurisme est l'emblème de ces nouvelles pratiques numériques. 



  5. -Inadéquation du terme 

    "Ne parlons plus des amateurs". C'est l'intitulé choisi par André Gunthert.  Qu'entend-il par cela ? Pour Gunthert, cette notion nous propose une vision d'“esprit des foules innocent et spontané" alors que l’usage actif des outils numériques est toujours le fait d’une minorité, animée par des intérêts particuliers. Il considère que le terme a utilisé est celui de web des acteurs.


    La massification de l'utilisation du numérique et notamment des réseaux sociaux font que bien des frontières se sont floutées. Au même titre qu'il n'existe plus vraiment de frontières entre vie privée et vie publique, il n'en existe plus non plus entre usages privés et usages publics, entre "producteur" et "usager". Nul ne peut être envisagé comme l'un ou l'autre, nous sommes désormais tous producteur et usager de contenus. Cette évolution participe à mettre en difficulté le statut historique des professionnels de l'image, anciens garants de cette pratique. 


    -Mythologie des amateurs 

    Le numérique remet en cause les hiérarchies sociales. De ce fait, il existe une démocratie d'accès aux contenus. Ce que souligne surtout Gunthert c'est la la dimension participative et interactive. 

    Les pratiques amateurs ont évolué que ce soit dans le domaine culturel ou dans l'information journalistique. Cela est la conséquente de deux tendances : 
    D'une part, le développement des plateformes de partage de contenu (YouTube, DailyMotion, Wat.tv, Youwatch dans le domaine des vidéos, Instagram, Snapchat, Weheartit, Pinterest pour les passionnées de photographie, Spotify, Deezer pour le domaine musical, des plateformes de dépôt d'écrits)
    D'autre part, la promotion du web interactif nous amenant à penser qu'il existe un sacre de l'amateur.


    III- L'appropriation et ses techniques


    A- La nécessaire "prosécogénie"


    Ce néologisme fut créé par André Gunthert qui le définit comme étant "la qualité de ce qui suscite de l'attention". 

     Pourquoi avoir créé ce terme ? Gunthert considère que les termes couramment utilisés pour désigner la captation de l'attention par les objets culturels (désir, séduction) portent en eux une connotation péjorative en ce qu'ils mettent en avant une dimension pulsionnelle des activités cognitives et privilégient l'acte d'achat et d'adhésion. 

    Ce néologisme a comme principal avantage de présenter une neutralité recherchée par Gunthert qui ne préjuge pas de la nature de la réception. L'intérêt surtout de ce terme c'est qu'il correspond davantage à l'économie de l'attention visible sur la Toile. En effet, aujourd'hui les objets les plus buzzés ne sont pas forcément ceux que le public désire mais plutôt ce qu'il déteste ou dislike. 



    Un concept discutable....

    Je ne suis pas persuadé de la neutralité du terme , son explicitation est donc bienvenue; il me semble plutôt pratiquer une manière d’exclusion et infère (il me semble à nouveau, par l’emploi du suffixe, donc, “génie”) un a priori favorable et donc, une sorte de jouissance dans la représentation (son étymologie procède, me semble-t-il, de la même dimension -disons- ou conscience de classe) (peut-être ne joue-je pas dans la bonne cours, comme on dit). Parler de la “prosécogénie” d’un film, d’une publicité, d’une photographie ou autre, ne serait-ce pas revêtir l’objet décrit d’une qualité positive ? (je ne dis pas qu’il s’agit du sens qu’on lui donnera – encore faudrait-il déterminer qui est ce “on” et ‘”lui” demander ce qu’il en pense, ou ce qu’il reçoit…)(ici, donc, -je ne peux guère faire autrement, en effet- je ne parle que de ce que je reçoit : on, ici , comme Flaubert pour madame Bovary, c’est moi)(cette dernière parenthèse pour la culture partagée)


    Et discuté !

    @PCH: L’échantillon des interventions mobilisant “prosécogénie” n’est pas encore tel qu’on ne puisse en avoir une vision exhaustive. Nul besoin donc d’un procès d’intention. Pour savoir qui est ce “on” et comment il utilise ce terme, il suffit de consulter les billets dont je fournis ci-dessus les liens.

    Tout comme on ne parle pas de la photogénie d’une photographie, ce qui serait tautologique, mais plutôt de la photogénie d’un modèle ou d’un paysage, cette vérification permettra de constater que l’usage du terme vise moins à «parler de la prosécogénie d’un film, d’une publicité, d’une photographie», qu’à décrire les ressorts de la mobilisation de l’attention, ou bien leurs effets du côté de la réception.

    Comme l’explique Pier-Alexis, la grande nouveauté dans l’approche de la réception est non seulement l’observation d’une réception négative (qui choque ses destinataires), mais aussi celle de sa possible combinaison avec les effets positifs de l’adhésion. Cette économie paradoxale est très exactement celle sur laquelle s’appuie actuellement la campagne de Nicolas Sarkozy, dont la stratégie est une occupation du terrain médiatique, en dépit des contradictions éventuelles des messages politiques. Décrire une telle stratégie uniquement dans les termes du désir serait une erreur, car il s’agit bien de rebondir aussi sur le dislike – le pari étant de transformer cette prosécogénie quantitative en adhésion qualitative…



  6. B-Le second degré : ressort essentiel de ces techniques d'appropriation


    Gunthert considère que les objets culturels les plus partagés sont ceux qui traitent du second degré comme la parodie, la dérision.

    Le succès des vidéos sur YouTube moquant les œuvres cultes, tournant en dérision des hommes politiques, des personnes célèbres, des institutions, de situations, l'actualité (etc) est incontestable. Les individus font des choses de plus en plus choquantes, trash pour attirer l'attention et cela marche.

    Gunthert parle de "Génération YouTube" fort talentueuse dans ces productions. Les membres de cette génération s'inspirent de leur patrimoine culturel, présentent une maîtrise "remarquable" des codes visuels. Ils usent d'humour et d'originalité qui sont "d'autant plus marqués qu’ils s’expriment librement".


    C-L'image : nouveau moyen de communication

    Pour Dominique Cardon, on observe avec Flickr, une intégration de la photographie dans la  conversation. On ne discute pas des photos mais avec elles. Gunthert parle d'image communicante, une image qui photo  bénéficie de la visibilité et de l'appropriabilité des réseaux sociaux. Elle constitue un embrayeur de communication.

    La participation de l’image est un espace permettant "la reconfiguration  de l’offre culturelle, l’appropriation de l’espace médiatique et la  désintermédiation de la communication".

    Gunthert parle de pouvoir conversationnel des images.



    IV-Les enjeux juridiques de l'appropriation 

    La thèse défendue par André Gunthert comme par Lionel Maurel et bien  d'autres, c'est que le droit français est lacunaire. Lionel Maurel compare cette situation à celle de la prohibition aux Etats-Unis où malgré l'interdiction de la vente, la production, l'importation et le transport de boissons alcoolisées (en vigueur de 1920 à 1933), la consommation desdites substances fut très importante. Maurel souhaite souligner par cette analogie qu'à l'instar de cette période, il existe aujourd'hui un décalage entre le droit et les pratiques numériques. 


    -Comment le droit doit-il traiter ces productions, issus de l'appropriation de l'individu des contenus culturels ?

    Face à un individu qui reprendrait la réplique "Allo non mais allo quoi!", aujourd'hui brevetée par Nabila, le droit doit-il interdire de telles pratiques ? En réalité, et c'est ce que soulignent les deux auteurs susvisés, ces pratiques de remix, de mash up se développent dans les zones grises du droit.


    -Problématique de la citation des images 

    André Gunthert est très souvent confronté à cette issue de telle sorte que nombre de billets sont publiés sur ce sujet sur son site culturevisuelle.org. Dans la mesure où le domaine de recherche de Gunthert concerne principalement des objets visuels (photo, image, cinéma), il est souvent nécessaire qu'il cite ces images dans le cadre de ses écrits ou de ses diverses interventions qu'il fut mené à présenter. Or pour citer une image, il faut, la plupart du temps, au préalable l'autorisation des auteurs qui peuvent légitiment refuser forçant le chercheur à choisir entre utilisation illégale de l'objet ou abandon de ce dernier. 

    En effet, si en droit d'auteur français, il existe une exception à ce droit concernant les citations courtes (environ 80 lignes), il est impossible d'avoir une telle exception concernant l'image. Gunthert en appelle donc à modifier ce système presque impossible à gérer au quotidien pour les chercheurs.


    -Peut-on encore parler de pratique déviante si elle est adoptée par la masse ? Si pour la plupart, ces pratiques sont incriminées; certains acteurs des industries culturelles tendent de les intégrer dans les paysages culturelles. A ce titre, nous pourrions citer Amazon Kindle Words ou encore la publication de certaines fictions, aujourd'hui mondialement connu (Fifty Shades of Grey, The Mortal Instruments...). Il y a aussi cette volonté d'intégrer davantage, les amateurs et ces pratiques dans le paysage culturel.

    Nous pourrions citer à titre d'exemple, une auteur de fanfiction qui s'est vu proposée l'écriture du scénario de deux épisodes de Xena la guerrière.



    -La position des industries culturelles par rapport aux pratiques amateurs : 

    La question s'est posée de savoir si ces productions amateurs concurrencent les industries culturelles. Ce qui est naît d'une rumeur devient une idée reçue et on attribue aux amateurs la crise de l'économie des activités créatrices.

    Gunthert ne partage pas cette position. Dans un billet, il dégage trois cas d'espèce pour démentir cette théorie. 


  7. 1) Dans le premier cas, il analyse le JT du 20h de TF1 lors du déraillement du train  à Bretigny-sur-Orge. Il y rassemble un corpus de "reportages professionnels in situ, des interviews enregistrées ou en duplex, des commentaires en plateau, des cartes, des infographies, des images d’hélicoptère, des documents d’archives, et des vidéos amateurs du drame". .

    Les photos d'amateur n'ont donc pas pour visée de remplacer les photos professionnelles mais font partie intégrante de la réponse journalistique. 


    2) Dans le deuxième cas, Gunthert évoque le cas du remploi des images sous Creatives Commons. Loin de l'idée de faire des économies, les journalistes utilisent des images sous CC pour proposer un nouveau regard, celui des amateurs (réponse Florent Latrive à Libération à André Gunthert lors d'un échange en ligne). Il s'agit d'un choix éditorial. 


    3) Le dernier cas est celui de la commercialisation à perte sur microstocks. Keasko ? Il s'agit de banque d'images permettant aux photographes de vendre leurs photos directement à leurs clients. Par exemple : Fotolia. 

    André Gunthert estime qu'ici aurait pu se poser la question de la concurrence causée aux industrielles culturelles par les amateurs sauf qu'il ne s'agit ps réellement d'amateurs pour Gunthert mais plutôt d'un amateur expert doté d'une compétence rivalisant avec celle d'un professionnel mais qui ne fonde pas son activité principale. L'orientation prise finalement par Fotolia est celle d plateforme utilisée par des professionnels. 


    Pour conclure, voici le résultat énoncé par Gunthert dans on billet : 

    "La pression concurrentielle la plus perceptible se concentre sur les secteurs de l’illustration industrielle ou de la communication low-cost, soit les catégories les moins créatives et les moins rentables de l’activité (photo)graphique. Celles-ci ne concernent que très marginalement la production amateur, et manifestent beaucoup plus une concurrence interne au monde professionnel".


    -Les pratiques amateurs encouragées par les industries culturelles 

    Comme le mentionne le billet susvisé, le pureplayer, Rue89, a publié des centaines d'images sous licence CC, créant une nouvelle ressource qui a pour des photographies réalisées dans des conditions professionnelles et dûment payées à leurs producteurs. 

    Depuis mai 2013, Amazon a lancé "Kindle Words", une plateforme permettant la publication de fanfiction (fictions amateurs) moyennant une rémunération.

    Lors du festival de Cannes de 2013, France TV a fait appel à des UGC pour couvrir l’événement. 



  8. Ces multiples "collaborations" peuvent s'expliquer par le phénomène des enclosures (des tentatives des entreprises privées de se réapproprier des biens communs numériques). 

  9. - La question des licences Creatives Commons
    Elles permettent à l'auteur de déterminer le degré d'appropriabilité de leurs œuvres. 

    Il existe un rapport de force entre appropriabilité numérique et la propriété intellectuelle classique

    V- Les journalistes et les réseaux sociaux 

    L'émergence et le développement de ces réseaux obligent le journaliste à devenir "polyvalent" et à en apprendre tant les rouages que les contraintes. Ces outils prennent une dimension médiatique en ce qu'ils proposent des structures de mises en relation au travers de contenus produits par ceux qui y participent. Ils proposent un processus de production et de diffusion des informations qui reposent sur des jeux d'affiliation et de recommandations sociales liés à des mises en liens. 
    La diffusion de l'information deviner l'objet même des marques de réseaux sociaux. 
    La logique de Twitter est celle de la ligne de temps. 
    Elle commande à la logique transmédiatique : (une même production voyage dans divers univers médiatiques). 
    Cela mène les journalistes à bien renforcer leur stock initial pour que les divers liens qui y renvoient. 
    Twitter devient lui-même un média d'information puisqu'avec le hashtag, l'actualité se classe selon des thématiques. Il y a un glissement du positionnement de ce média : de mise en lien, il souhaite devenir partenaire et acteur du secteur des médias. Ces derniers lui délèguent une part de leur énonciation (les hashtags créées lors de diverses émissions pour inciter les réactions des divers publics).
    La logique de Facebook est celle du journal (donc de la mise en scène de la vie quotidienne). 
    Google + est le réseau social de la marque Google menant les journalistes à avoir une démarche plus "thématiques".
    L'objectif affiché de ses outils est un objectif de complémentarité de prolongement des médias traditionnels (télévisions, presse etc).
    Les journalistes adoptent un style différent sur les réseaux : Soit davantage réservé que dans les médias traditionnels, soit entrent plus facilement en contact avec leurs publics. 
    Les médias traditionnels intègrent les médias sociaux dans un second temps, à travers les journalistes. La rapidité d'adaptation dépendra du discours d'escorte. 
    Les réseaux sociaux sont utilisés par les entreprises de presse, les organismes comme un moyen permettant la prolongation de leur activité et de l'information. 
    Ils y délèguent une partie des interactions avec les publics et tissent des liens avec leurs sources. 
    Ces marques servent de couture entre les différents espaces éditoriaux.

    Les journalistes ont pour rôle d'entretenir une mini-audience suivant le principe "The Two Steps Flow of Communication" : l'information est d'abord établie auprès d'un cercle proche avant d'avoir une influence dont les membres auront la capacité de diffuser l'information aux cercles plus éloignés. Ils ont un rôle de médiateur et agissent dans une logique de niche d'audience. 
    Les internautes sont pris dans une masse de liens tissés autour de l'antenne, ses journalistes-relayeurs-communicants. 
    Ces outils permettent aux journalistes de véritablement comprendre leur public, leur attente et de créer autour d'eux un micro système médiatique. 
    Le public devient fan du journaliste, objet de la communication des entreprises médiatiques. 

    Dans ce rôle, le journaliste fait participer son audience personnelle dans le but de recommander son média dont il devient le "premier" communicant. 

    Les informations et la culture numérique serait une sorte de patrimoine que le journaliste se doit de conserver.

    Les managers des organismes médiatiques rappellent souvent à l'ordre les journalistes qui partagent leurs points de vue personnelles mais paradoxalement, les publics cherchent ce genre de points de vues. 

    Les problématiques posées dans le cadre de ce paradigme sont les suivantes :  
    Un journaliste signant de son nom peut-il parler au nom du média qu'il représente ? Le rôle des journalistes doit-il évoluer avec les pratiques et donc de ce fait, être le relayeur des contenus produits par "leurs" publics ? 

    Ces outils ont pour but de fluidifier les processus afin de gagner en productivité et en réactivité par rapport au traitement de l'information. ils permettent la régulation et l'organisation du monde journalistique. Le journaliste s'affiche, agrège une communauté autour de lui et affiche sa multi appartenance.
    Ces outils prennent l'apparence de quasi carte professionnelle et les rédactions encouragent leurs journalistes à emprunter cette voie apparaissant désormais indispensable pour exercer leur métier.

    Ces outils permettent aux journalistes d'exercer leur fonction principale : relayer l'information. 
    Ils n'ont pas vocation à exister pour eux-mêmes mais plutôt à s'encastrer dans d'autres dispositifs. 

    Avec ces outils, l'information devient une matière souple, en flux permanent, livrée sous différentes formes énonciatives. 

    Ces marques veulent aujourd'hui atteindre le statut de média plein au point où elles s'affichent comme de potentielles rédactions. 


    Questions des élèves

    1-Quelles solutions proposez-vous pour remédier à l'inadéquation du système juridique actuel (absence de droit de citation dans le cas ordinaire, insuffisance des oeuvres ouvertes) ? 
    2-En droit, l'oeuvre transformative est une oeuvre qui ne nécessite pas la permission préalable de l'auteur originel avant d'être transformée, contrairement à l'oeuvre dérivée, où cette dernière est nécessaire. Les oeuvres transformatives ont le droit d'exister si elles sont suffisamment originales. Comment déterminer ce seuil ?  Comment l'apprécier ?
    3-Les industries culturelles vont-elles continuer à récupérer, voire à provoquer, la production de contenus d'une qualité moindre ?
    4-Face à cette culture trash, préconisez-vous une éducation du regard comme celle proposée par M-J Mondzain? 
    5-Comment protéger ces pratiques amateurs d'une prise de contrôle progressive des entreprises privées, amateurs affaiblis par leur désir grandissant de célébrité ?
    6-En encourageant ces "amateurs", en mettant à leur disposition les dispositifs techniques nécessaires à leurs réalisations, les industries culturelles ne créent-ils pas leur propre concurrence ? Ou doit-on considérer au contraire qu'en agissant ainsi, elles éliminent la concurrence en l'absorbant ? 
    7-Pensez-vous que l'appropriabilité devient critère de valorisation des objets culturels car il existe une sorte d'imaginaire collectif permettant l'appréciation ou du moins la compréhension desdits objets ? Comme vous le soulignez, Gangnam Style est un clip coréen qui a cependant réussi à faire danser le monde entier. 
    8-AG hésite entre une interprétation de l'appropriation comme culture propre et comme sous-culture (au sens de culture dominée)





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